Pour résumer l'histoire on pourrait dire que mon champ de conscience s'est rétréci de plus en plus jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien et qu'en même temps ce champ de conscience devienne illimité. Ça ne veut pas dire que j'avais la clairvoyance totale. C'est juste que les limites étaient parties et qu'à nouveau, je sentais tout. Tous les problèmes qui m'avaient mené là ne devenaient plus qu'un chemin minuscule qui n'avait à ce moment là, plus vraiment d'importance sinon que c'était quand même mon chemin.
Je me suis aussi permis de résumer la descente aux enfers par un symbole en choisissant l'événement le plus intense qui m'a achevé et dans lequel la double contrainte était la plus évidente: l'histoire du mal de tête.
En fait, ce mal de tête représente bien le milieu dans lequel je vivais. Dans cet événement, les composantes sont assez nettes, les comportements apparaissent comme révoltants car l'urgence fait qu'ils sont poussés à l'extrême. Ils apparaissent grossis. On voit mieux comment ils fonctionnent et on peut se sentir indigné.
Ce mal de tête peut être considéré comme une chance tout compte fait. Car les comportements ici démasqués étaient tout de même actifs hors situation critique. J'ai vécu toute mon enfance dans cette ambiance. Mais comme le coté révoltant de l'attitude de mes parents n'était pas évident, je n'y réfléchissais pas. Je me laissais faire, je ne sentais pas d'où venaient les coups. Je ne remettais rien en question, ou lorsque je le faisais, je m'en voulais à mort d'avoir osé remettre en question les seules personnes auxquelles je dois faire confiance. C'était tellement désagréable et effrayant que je préférais déjà me dire que j'avais tort et oublier.
Mais je précise bien au début du premier article que je n'aurais jamais pensé vivre une vie étudiante épanouie. Cela montre la noirceur qui était déjà là, que je croyais mienne. Je croyais être quelqu'un d'intrinsèquement terne. Manquant de vie. Je n'aimais pas trop jouer en groupe. Je n'aimais pas être vu. Je ne voulais pas qu'on voit que j'étais moins vivant que les autres et ce manque de confiance faisait qu'en effet je m'empêchais de vivre. J'ai eu plusieurs occasions de sortir de cet auto discrédit, mais le moindre coup me ramenait à ma malédiction: je ne suis pas fait pour vivre. Heaven wasn't made for me. Tu as raison de ne pas m'aimer, j'ai fait semblant d'en être digne mais je sais très bien que je ne le mérite pas. A force de penser comme ça, pire que de ne pas être aimé, c'est nous qui nous rendons incapable d'aimer l'autre. Ça fait trop mal. Aimer une personne devient quelque chose de problématique.
Ce que je veux surtout préciser par cette outro, c'est que mon histoire n'est pas si extraordinaire que ça. Je l'ai rendue extraordinaire en mettant en avant les événements les plus frappants et en les décrivant, mais ces évènements ne sont que des accidents survenus au cours d'une mutilation bien plus subtile ;-), une mutilation qui est la réelle responsable de ma descente aux enfers, de ma désorientation, que selon moi beaucoup subissent sans avoir l'occasion de s'en rendre compte. Sans que personne ne leur dise jamais qu'il y a un problème. A la fin on finit par s'en vouloir de ne pas aller bien et la boucle est bouclée. On peut vivre toute une vie comme ça, sans jamais savoir d'où c'est parti.
A de nombreuses reprises, et cela m'arrivera probablement encore, j'ai oscillé entre l'impression que j'étais totalement paranoïaque, que tout ça n'avait aucune importance et la prise de conscience de ces blessures qui expliquaient, excusaient mon comportement. Je n'ai que rarement pris conscience que je serais libéré le jour ou je ne regarderais pas le passé en quête d'excuses. Lorsque que je serais capable de m'excuser tout seul, par confiance. Je le regarderais juste par envie de savoir, de comprendre. Alors je n'aurais plus peur d'être paranoïaque en y repensant. C'est la seule issue que j'ai trouvé pour me reconstruire une fois que j'eus trouvé quelqu'un à qui je faisais confiance et récirproquement.
Voilà, je termine ici cette série d'articles. J'espère que j'aurais réussi à faire passer le message comme quoi les comportements que je décris dedans sont fréquents et importants car ils ont une réelle influence sur l'état de conscience d'une personne. On peut rendre quelqu'un fou en déniant sa qualité de sujet. En lui disant que ce qu'il ressent n'a pas de réalité car on ne peut rien répondre à ça lorsqu'on est de bonne foi: si ce qu'on ressent est erronné, alors comment juger de sa propre santé mentale et/ou de son discernement sinon en regardant sa situation. Réussite? Difficile de réussir lorsqu'on n'est pas soutenu et qu'on doute tout le temps. Bonheur? Difficile d'être heureux lorsqu'on ne réussit pas et qu'on est toujours remis en question. Idem pour tous les critères de "réussite" habituels. Celui qui souffre tout le temps ne réussit pas. Il se drogue, il est agité, il fuit, il n'est pas ou peu spontané, pas discipliné, parfois paranoiaque, et il ne prend pas soin de lui. Au pire pourra t'il voir la réussite comme sa seule échappatoire. Mais bonjour le stress et le challenge lorsqu'on part avec un tel handicap. Un handicap auquel presque personne n'accorde de réalité, de légitimité. Pas même soi.
Sinon il y a deux échappatoires lorsque la fuite n'est pas possible. Soit on se bat et on est de plus en plus désorienté, incapable de vivre et c'est la dépression. Ou soit on se coupe de nous même, de notre réactivité, pour trouver un équilibre avec notre entourage et on se met à notre tour à cracher sur l'innocence. Sur cette partie de nous contre laquelle nous avons la haine. Que nous voulons voir comme une faiblesse, parce que sinon, ça impliquerait des choses qui ne nous arrangeraient pas, les conflits reviendraient et on tomberait dans un cercle vicieux dont on ne sait pas s'échapper.
Entre ces deux échappatoires, il y a l'ouverture à l'extérieur, et ultimement, à l'autre, à d'autres. Si on se laisse un peu respirer. Si on arrive un peu à sortir de son tumulte.


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