[Puisque deezer n'offre plus de lecteur exportable on fait avec ce qu'on
a]
C'est toujours aussi difficile dans mon service. Rien n'a vraiment changé. Il n'y a que mes patients pour me donner envie de me lever. En ce moment j'ai une mamie avec une insuffisance veineuse
chronique sévère, mais avec surtout une très forte aura. J'ai rarement vu autant de sagesse chez une personne. Elle me dit régulièrement des trucs du style: "Ah docteur, vous savez, je suis
contente d'être là, vous vous occupez vraiment bien de moi, et je me souviendrais toujours de vous pour votre humanité" je lui expliquais "Si ça se passe bien, c'est parce que c'est vous qui créez
une ambiance positive autour de vous.". Et ce n'était pas pour lui faire plaisir. C'est le genre de patiente qui donne spontanément au médecin, par sa présence, l'énergie nécessaire pour la
soigner. Chez elle, l'organique et le psychique sont bien séparés. Le psychique pète la forme et l'organique peut-être un peu moins. Elle semble pourtant largement plus heureuse que la moyenne des
gens en bonne santé, et c'est ce genre de situation qui me donne envie de faire psy, entres autres parce que ça montre clairement l'importance du psychique.
Elle m'a quand même expliqué que lorsqu'elle a des insomnies, elle étend ses bras de chaque coté pour s'ouvrir et ne faire qu'un avec le ciel, la terre, la mer, le désert ou le vent.
Elle me l'a juste dit comme ça, au passage. Comme si elle me donnait un remède de grand mère: en cas d'insomnie, ne faire qu'un avec l'univers.
Je fais de l'ironie, mais quand on la voit, vraiment, on sent tout de suite qu'elle ne dit pas ça pour sa la jouer spirituelle. Elle m'a dit ça a moi parce qu'elle a vu que j'étais réceptif, m'a
t'elle confié. Sinon elle l'aurait gardé pour elle.
Comme pour moi, ces rencontres sont bien plus importantes que les petites engueulades et le bordel ambiant, j'arrive finalement à tenir.
Sauf que, il y a deux jours, je décide de remettre en route ma moto pour gagner 30 minutes de trajet par jour. Or lorsque je m'appuie sur la jambe droite lors de l'arrêt, ça me fait un peu mal au
genou. Au bout de deux jours à force de cavaler dans l'hopital toute la journée par dessus, la douleur devient insupportable. J'arrête la moto, je consulte en orthopédie, je tombe sur un médecin
génial qui me fait passer une IRM et me parle de repos, mais qui connaissant mon assistante, préfère éviter de me faire un arrêt de travail dans un premier temps, pour se contenter d'une lettre,
"pour pas avoir de problèmes". Seulement, ô surprise, elle n'est pas d'accord. Ça ne l'arrange pas du tout que je me repose. Alors on occulte le genou et la douleur.
Bon c'est sûr, un externe boiteux, quand on veut jouer au service prestigieux, ça le fait pas trop (surtout si en plus il veut faire psy), mais c'est mieux que pas d'externe du tout.
A la fin de la journée, j'obtiens l'IRM (Photos). Le machin blanc, là, c'est pas normal, c'est de la lésion. De l'autre coté, ça n'y est pas. Probablement une lésion meniscale mais comme la
radiologue n'était pas certaine de son coup et que ça lui paraissait compliqué elle n'a pas osé se prononcer mis à part sur le fait que ça devait faire mal, ce dont j'étais déjà au courant.
J'attends le compte rendu définitif pour lundi.
Je me sens un peu bloqué, mais pas seulement au niveau du genou. La réaction de l'assistante, qui me dit que j'ai pas le droit de prendre un repos, même si genou HS, ça me fout un peu les glandes,
car le pire c'est qu'en effet, même si l'ortho me fait un arrêt de travail, je ne sais pas si je vais réussir à ne pas venir et tenir face à la pression que ce service me met.
Mais bon ça commence à bien faire là. Déjà, je ne sais pas bien comment j'ai été amené à faire ce travail épuisant, sans salaire, dans un service qui ne tient pas debout, alors que dans les autres
service il y a 10 fois moins de pression. Mais si en plus je n'ai pas le droit d'être kaput... là ça commence à sentir franchement mauvais.
Par WaXou
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Aujourd'hui, le sort m'a attribué une patiente à qui on vient de trouver des métastases cérébrales. La
médiane de survie du cancer qu'on vient de lui diagnostiquer se situe à 6 mois. J'ai rarement vu une patiente aussi... charismatique. Je ne sais pas si c'est la confrontation à une telle épreuve
qui l'a rendue comme ça ou si elle l'était déjà, mais elle a une façon de chercher la présence dans le regard qui me touche beaucoup. Son sourire est vrai. Elle m'a raconté qu'elle n'avait pas
confiance en la médecine en me confiant les problèmes qu'elle a rencontré par le passé, qui étaient totalement révoltants. Mais elle me racontait ça d'une position d'égal à égal, pas du tout
comme si j'étais du coté des méchants. Elle ressentait toujours beaucoup de colère vis à vis de ce qu'il s'était passé, elle ne le cachait pas, mais elle ne se laissait pas emporter non
plus.
J'avais l'impression que c'était directement son coeur qui me parlait.
C'est toujours assez délicat de demander à une patiente de se déshabiller pour l'examiner lorsqu'elle a 20 ans de plus. Surtout
lorsque le principe est d'examiner chaque parcelle de son corps à la recherche d'une tumeur primitive. Ce sont des moments où l'on met en général de coté sa sensibilité et sa pudeur, autant pour
le patient que pour l'étudiant en médecine. Seulement là, c'était particulier. Je n'ai pas ressenti le besoin de mettre ma sensibilité de coté. Lorsque je lui examinais le cuir chevelu, j'avais
l'impression d'être une sorte de singe qui cherchait une bête dans les poils de sa soeur. Je n'avais jamais procédé à un examen aussi minutieux du cuir chevelu et mes mains se sont mises à
oeuvrer par instinct, exactement comme on voit les singes faire dans les documentaires animaliers, le regard intensément fixé sur la petite zone que les doigts permettent de découvrir. Je crois
que j'étais aussi désarmé qu'elle devant ce diagnostic. Tout comme elle, je cherchais à comprendre, et lorsque j'eus fini par trouver une lésion suspecte, je m'étonnais avec elle de son aspect
insignifiant, comparé à la gravité de son pronostic. J'étais un peu gêné de mon étonnement. J'aurais tendance à penser qu'elle avait besoin d'une personne qui ne soit pas étonnée. Pourtant je
l'ai sentie satisfaite par notre contact. Après cet examen, son sourire se faisait plus franc et plus touchant, comme si nous partagions un secret.
Elle voulait avoir une permission pour passer le jour férié avec sa famille. C'était évident qu'on allait la lui donner. Cependant,
elle voulait aussi sortir ce soir et elle essayait de négocier les règles des horaires de sortie. Par réflèxe, croyant bien faire, j'ai failli lui dire qu'elle pouvait faire ce qu'elle voulait,
que ce n'était pas la peine qu'elle se préoccupe du règlement, mais je me suis retenu. J'ai eu l'intuition qu'il ne fallait surtout pas que je fasse ça. Que se sentir au delà des règles communes
était la dernière chose dont elle avait besoin à ce moment là. Je crois qu'elle voulait vraiment toujours faire partie du jeu. Peut-être même plus que jamais. D'ailleurs elle a aussi eu l'air
plutôt satisfaite que je ne lâche pas l'affaire trop facilement. Elle n'a pas beaucoup insisté une fois qu'elle a vu que je considérais ces règles valables pour elle et elle est partie avec ce
même sourire.
On pourrait croire que c'est une façon de se leurrer mais je ne crois pas. Se mettre à rejeter les limites au moment ou l'on sent la mort inéluctable, je sais au fond de moi que c'est une
erreur.
Quant à expliquer le pourquoi du comment...
Par WaXou
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