Il y a quelques jours, je lisais le dernier article de Junko, où elle écrivait sur la fin qu'elle n'avait pas de but ni de rêves. J'allais laisser un commentaire pour lui dire que moi non plus mais en réfléchissant bien, j'ai remarqué que j'arrivais maintenant à exprimer mes buts passés bien qu'à l'époque il ne m'apparaissaient pas.
Au début, j'avais surtout des rêves. Particulièrement celui qui consistait à revenir au Sénégal en couple. J'avais le sentiment que le monde occidental me rendait fou et je voulais retourner vers la nature avant qu'il ne soit trop tard. En couple parce que ce qui m'attirait le plus dans une relation, c'était la possibilité de s'émerveiller à deux face à la beauté de la nature et de l'existence, partager ses vibrations. C'est, je crois, le seul véritable rêve que j'ai eu. Ceux qui ont suivi n'avaient rien à voir.
Par la suite, plus les choses allaient, et plus j'avais l'impression de devoir prouver que j'étais au dessus de tout. Désir totalement contradictoire puisque le fait de vouloir prouver une telle chose montre bien qu'on n'est pas au dessus de tout. Du coup, soit on reste un minimum cohérent et on échoue, soit on arrive à se leurrer en méprisant tout le monde et en restant dans sa solitude. Or comme c'est souvent précisément le mépris et la solitude qui font qu'on a envie d'être au dessus de tout, la boucle est bouclée.
Je crois que j'ai enfin senti ce qu'est en moi le désir de toute puissance. L'esprit mort-vivant dont j'ai parlé quelques fois dans des articles précédents, c'est ça.
Vers le collège, j'avais encore mon rêve du Sénégal, mais aussi de trouver l'âme soeur jusqu'à ce que je vive assez d'échecs sentimentaux pour trouver l'idée de l'âme soeur finalement contradictoire, surtout lorsque j'ai vécu la rupture que j'ai décrit dans l'article "j'ai changé... depuis 10 ans". Si l'âme soeur existait, je venais de la perdre. Or une âme soeur qui peut se perdre définitivement, ce n'est pas vraiment une âme soeur.
Après cette rupture, j'avais envie de toucher à l'infini. A l'époque je le verbalisais en disant que je cherchais l'âme.
Ca me rappelle un schizophrène qui avait dit lors de sa première crise qu'il cherchait "la clé", qu'elle était cachée dans sa maison quelque part et que sans ça il n'y avait aucune guérison possible.
Heureusement, pour moi, c'était encore plus ou moins un passe temps, un refuge. Je vois avec effarement qu'aujourd'hui, c'est parfois encore le cas lorsque je me mets à écrire dans une sorte d'état second en croyant plus ou moins consciemment que ça me mènera quelque part.
Il y a eu des moments ou j'ai vécu des états de grâce, généralement au cours de conversations avec des amies ou amis. Je ne pouvais pas l'exprimer mais j'avais alors la certitude d'avoir trouvé cette âme. Pourtant je restais déçu car je ne pouvais pas le prouver, ce qui montrait qu'à l'origine, cette recherche du Graal était destinée à me servir d'une manière ou d'une autre. Elle manquait donc de sincérité.
Lorsque je suis entré en médecine, mon but, mon rêve était d'être reconnu pour des idées originales. Faire comme tout le monde ne m'intéressait pas. Je voulais pouvoir dire "vous voyez, j'ai fait à ma façon malgré tout ce que vous avez pu me reprocher depuis des années et enfin je suis reconnu". Tout ce que je faisais de sérieux n'avait plus qu'un seul but, montrer que malgré mon originalité, ce que je faisais pouvait mener loin si on me laissait faire. Cette envie a été d'autant plus forte que suite à ma crise douloureuse estivale mon père m'avait fait passer pour hystérique. Je voulais donc plus que jamais prouver que j'avais raison. Coûte que coûte. Un besoin de reconnaissance pour pouvoir dire "vous voyez, vous auriez dû m'aimer!"
C'est fou de voir que mes parents voulaient que je réussisse alors que ma réussite était précisément destinée à leur montrer qu'ils avaient tort. Probablement qu'arrivé en deuxième année, lorsque j'ai vu qu'au lieu de se remettre en question ils se sont servi de ma réussite pour dire qu'ils avaient finalement bien fait leur boulot ça m'a coupé toute envie de continuer dans cette voie. Une autre façon plus profonde d'expliquer mon redoublement.
Après ce redoublement je n'avais vraiment plus rien pour prouver ma valeur et là j'ai réalisé que je n'étais pas obligé de me faire tout petit pour autant.
Ma valeur ne changeait pas. En fait c'était comme ça depuis le début. Je leur en avais voulu de ne pas reconnaître cette valeur quand j'étais plus jeune parce que je savais bien que j'en avais une. Pas une valeur de surhomme, juste d'être humain, toute simple, comme tout le monde. Je n'étais peut-être "qu'un gosse", mais j'existais autant que mes parents. C'était ça que je voulais qu'on reconnaisse. Rien d'autre.
Je n'avais donc plus aucune raison de continuer de m'acharner à être un grand médecin, mais je n'avais pas de raison non plus d'arrêter mes études, ce pourquoi j'ai décidé de continuer.
On m'avait invité à être toujours plus parfait et invulnérable pour être reconnu mais tout ce qu'on me disait c'est qu'on me reconnaissait pas tel que j'étais. J'aurais dû tirer un trait sur cette reconnaissance plutot que de vouloir la récupérer quitte à y perdre la vie, à me perdre moi même et ma capacité à aimer. C'est dans cet état que j'ai quitté ma petite amie en lui disant qu'il fallait que je me retrouve, sans bien comprendre pourquoi, à l'époque.
Le problème c'est qu'à partir de cette libération du redoublement, je me suis senti tellement clairvoyant, tellement libéré, avec tellement d'idées nouvelles et lumineuses pour mon monde que j'ai voulu en profiter: cette valeur que je n'avais pas pu obtenir grâce aux études, peut-être que j'allais pouvoir l'obtenir via la spiritualité et la méditation. Qu'enfin je pourrais définitivement m'immuniser contre le mépris de mes parents en étant totalement au delà de tout jugement. Je sentais bien qu'il y avait un truc qui clochait, qu'il y avait une idée de violence voire de vengeance qui n'avait rien de spirituel dans mon attitude, mais l'envie était tellement forte.
Une seule chose m'a permis de rester ouvert à la critique et à la relation, une exigence -déprimante- qui me permettait de me rendre compte que j'étais bien loin du détachement ultime, mais au contraire plutôt désespéré.
D'ailleurs je réalise maintenant pourquoi à chaque fois que je me suis retrouvé face au stress des examens, j'ai toujours eu l'impression que je livrais un combat existentiel et impossible contre mes parents. Soit je travaillais et j'avais l'impression de valider leur attitude, de me trahir, soit je ne travaillais pas et c'étaient tous mes efforts que je réduisais à néant. C'était plus fort que moi. Je n'arrivais pas à me réapproprier mon labeur.
Décidément, il serait temps que j'arrête de voir tout travail comme un combat ou je devrais faire mes preuves pour exister...
Du reste, lorsque je regarde autour de moi, je vois que je ne suis pas le seul à mener ce genre de bataille perdue d'avance, ou rien que le fait de se mettre ainsi en jeu est déjà une forme de défaite plus profonde que la victoire qu'on vise.
Je crois que je vais voir d'anciens articles sous un autre jour... et des choses qui m'ont été dites aussi.






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