Samedi 17 mai 2008
"Je vois des gens qui sont morts
- En rêve tu veux dire?
- [non]
- Quand tu es éveillé?! Ils sont dans des tombes? Des cercueils?
- Non, ils vont et ils viennent comme n'importe qui. Ils ne se voient pas entre eux. Ils ne voient que ce qu'ils ont envie de voir. Ils ne savent pas qu'ils sont morts !"
(Ce dialogue tiré du film Sixième sens prend tout son sens lorsqu'on connaît la fin du film, et donc les deux personnages)
Par la suite, en deuxième année, vu que la quantité de travail à fournir était bien moindre. J'ai eu un peu de temps pour essayer de comprendre ce qu'il m'arrivait. J'ai vu un ORL qui m'a trouvé une paralysie d'un muscle stapédien. Un muscle de l'oreille moyenne qui sert à amortir le son de sa propre voix, les bruits trop intenses et le bruit de fond. Ça expliquait entre autres la raison pour laquelle je ne comprenais plus rien à ce qu'on me disait lors des conversations de groupe, et pourquoi lorsque je sortais de boîte (une occasion pour boire et avoir l'impression d'être avec du monde), cette oreille n'entendait plus rien, comme si elle était bouchée, pendant 2 jours alors qu'avant, les deux avaient également leur compte. Le problème c'est que je réalisais de plus en plus que ça n'allait pas non plus psychologiquement, ce qui donnait raison à mon père et alimentait ma peur de voir qu'en effet, tout était peut-être dans ma tête. Avoir tellement peur d'une chose qu'on ne comprend pas au point de la faire devenir réalité... voilà qui est stressant.
J'ai passé ma deuxième année comme celle d'avant. Alcool, cannabis (que je faisais pousser chez moi), crises d'angoisse, sentiment d'étrangeté. Je commençais aussi à chercher ce que j'avais perdu via d'autres substances grâce à la revente de mon surplus de récoltes. Je ne pensais plus à mon avenir. Mes absences en TP ne me faisaient ni chaud ni froid. Comment être intéressé par un testicule de lapin dans ces conditions?
Mon lien avec mes amis était de plus en plus virtuel. Je leur en voulais même un peu au début de ne pas me comprendre. Je ne me rendais pas compte que c'était aussi mon ambivalence: ils ne savaient pas si j'allais bien ou mal, puisque moi non plus j'en savais rien. Ça les mettait mal à l'aise. Ma relation avec ma copine en était au point mort. Elle en souffrait de plus en plus. J'étais néanmoins content de pouvoir apprécier quelques soirées beuveries enfumées.
Mes parents sont particulièrement fiers de moi à cette époque. Je ne me plains plus. J'ai passé le concours. Je n'existe plus autrement que par lui. Ils peuvent parler de moi à toute la famille comme ils l'entendent autour de ça. Je leur ai bien donné du fil à retordre, mais au final ils auront réussi à faire quelque chose de moi: un fantôme (Bravo!). je ne vois pas en quoi la vie vaut encore la peine d'être vécue sauf peut être en tant que rockstar, le nez bourré de poudre, entrain de hurler ma douleur sur scène autour d'une musique qui prend aux tripes. Laisser s'échapper tout ce qu'on a sur le coeur. Détruire toutes les limites, et soi même avec. Brûler tout ce qu'il me reste de combustible dans une violente explosion de vie, puisque je n'atteindrais jamais plus le haut de l'escalier avec ce qu'il me reste. L'idée m'attire de plus en plus. C'est même elle qui me permet de tenir. De vibrer encore un peu. C'est ma grosse période Marilyn Manson.
C'est aussi la période ou je perds mon permis et ou je sombre petit à petit dans une noirceur qui m'arrange bien. Je commence à m'identifier à la souffrance. A me trouver un masque impresionnant derrière lequel personne ne voit plus que je suis totalement désorienté. Même pas moi. Comme les fantômes dans Sixième sens, je ne vois que ce que je veux voir, je ne sais pas que je suis mort. Je deviens comme mon père. J'ai même l'impression d'avoir raison.
Dans mon entourage, on m'aime toujours bien néanmoins. On sait que je n'ai pas un mauvais fond. C'est juste que ma noirceur fait un peu peur. Et mes jugements aussi. Ce n'est pas que je suis mal placé pour donner des leçons. Je ne suis PAS placé. Je suis hors vie, donc c'est facile. Et dès qu'on me titille trop, je me fais plaisir. Comme un vampire, la lumière semble me brûler la peau et lorsque je mords ma victime, elle a tendance à devenir aussi froide que moi.
A certains moments, j'étais effrayé par l'attirance qu'exerçait cette attitude du coté féminin. Le coté hors vie, sans sentiments ne dérange pas alors que le coté libre transgressif et puissant fascine. Un fond d'humanité m'empêchait d'aller trop loin. J'étais touché par la fragilité des relations humaines. S'acharner sur quelque chose d'aussi fragile n'avait rien de courageux.
A coté de ça, je méprisais tellement l'idée de la réussite que je n'avais aucune énergie pour travailler. S'il m'était resté un peu d'ambition sur ce plan, je n'aurais sans doute jamais vu ce que je loupais. Je n'aurais probablement jamais verbalisé ce que j'écris ici.
J'ai finalement eu de la chance d'être aussi extrême, aussi fidèle à ma haine car au moins j'ai pu faire le tri, voir d'où elle venait et où elle s'arrêtait. (et ne pas me planter qu'à moitié)
Puis ce fut l'été de la prise de conscience.
Appel téléphonique. C'est une amie que j'avais confondue a un moment avec une bouée de sauvetage. Je serais dernier de la promo au classement. Ca ne me surprend pas directement. Ce qui me surprend c'est que personne ne se soit rendu compte d'où je me trouvais pendant ces deux dernières années. Même moi, je suis surpris de constater que je n'en ai plus rien à faire de rien.
C'est tout de même pas normal.
Je ne sais pas quoi en penser.
Je parle, sincèrement perplexe, de mon échec à mes parents, sans faire de commentaires, attendant d'eux qu'ils partagent ma perplexité, mais c'est l'explosion. Ça recommence. Le démon est revenu. Exorcisons le. Pas question de faire le point avec lui. Il ne veut que notre souffrance. Cette fois-ci, si mon indifférence me suprenait, leur mépris me choque avant même de me concerner. Il sont complètement hors sujet.
Ils ont parié sur le mauvais cheval: j'échoue à les rendre fiers de moi, à les rendre plus importants, comme si c'était ma seule fonction. Je dois quand même pouvoir leur servir de défouloir? Même pas.
Ils n'arrivent pas à concevoir que je puisse me permettre de leur être aussi inutile.
Phrase de ma mère: "Et qu'est-ce qu'on a en échange nous?"
Ils ont voulu que je fasse comme si tout allait bien. C'est ce que j'ai fait (et quel con!). Et maintenant il se sentent trompés?
Un étudiant fantôme, ça ne pouvait pas berner la fac. A ce moment, je ne réalise pas vraiment ce qu'il s'est passé, mais si ma noirceur a un avantage, c'est que mes parents n'ont plus l'air que de tout petits vampires ridicules. Plus qu'un fantôme, ils ont fait de moi un monstre. La seule différence entre eux et moi, c'est que la fragilité, la faiblesse me touche trop pour que je me mette à les haïr.
J'ai encore la nostalgie de ce que j'ai perdu.
Comme mon amie au téléphone n'a pas eu le courage de me confirmer la nouvelle, je dois me déplacer à Marseille. Et en effet, je suis avant dernier. La fille derrière moi, seule personne que je fréquentais de la promo s'est suicidée. Le seul socle du masque que je m'étais confectionné, ma réussite étudiante, est parti en fumée. Plus rien ne me rattache à rien. Pas de présence parentale, les études me rejettent, presque plus de lien amical, une relation sentimentale qui ne tient plus debout. Que reste t-il? J'existe bien pourtant? D'ailleurs malgré tout ça, ai-je changé, moi?
Je rentre dans mon appart. Je me mets sur mon ordinateur car je dois attendre le lendemain pour qu'on vienne me chercher. Mais voilà que le clavier refuse de fonctionner. Signe du destin peut-être. Plus moyen de fuir. Pas la moindre boulette à fumer. Pas le moindre verre d'alcool. Je vois ce clavier inutile, incapable de me projeter dans un autre monde, et je ne sais pas ce qu'il me prend.
Une haine des objets qui ont accompagné ma fuite me monte subitement au nez. Je réalise d'un coup avec horreur que la panne de ce clavier me touche bien plus que ma propre détresse. Je dois mettre un terme à ce délire. Je le chope par son cordon, je le fais tournoyer, pris de fureur, j'en ai besoin. Je l'éclate au sol. Je vois toutes les touches voler aux quatre coins de l'appartement dans un cliquetis ma foi artistiquement intéressant. Tiens, mon sens de l'humour est revenu. Il était temps. Je me sens soulagé.
Mon regard tombe sur ma lampe de salon ikéa. Cadeau de mes parents. Même tarif: je m'en sers comme d'une énorme masse avec laquelle je planterais un clou qui me garde sur terre. J'empoigne une peluche sur mon étagère, offerte par ma petite amie, je compte la déchirer, mais je la regarde bien et je vois quelque chose. La différence entre ce lampadaire horrible qui ne tient même pas droit et ce petit caneton, dont la tête nous avait fait rire est infinie. En brisant la lampe, j'étais soulagé, mais déchirer cette peluche me ferait du mal. Je n'avais jamais perçu ça. Je sens qu'il existe en ce monde une douceur au delà de mon mal être. Au delà de ce monde dans lequel je vis et qui m'a conduit à cet échec sur tous les plans. Je ne voyais plus rien de tout ça. Normal que la vie n'ait plus eu aucun sens. Comment ai-je pu en arriver là?
Je m'assois sur mon canapé clic-clac et je pleure sans trop savoir pourquoi. En fait, à partir de là, je ne cherche plus à comprendre. J'en ai trop marre. Je reste un moment allongé à écouter le silence dans mon appartement vide. C'est étrange comme je me sens présent. Je m'endors dans le plus grand état de tranquillité de ces dernières années, mais j'y fais à peine attention. Je ne me rends pas compte qu'il s'agit du début d'une grande prise de conscience.
Le lendemain, mes parents viennent me chercher. Ils veulent que je vienne voir les résultats avec eux. Je refuse, simplement parce que je ne comprend pas l'idée et qu'ils ne veulent pas me l'expliquer. C'est dingue comme ils sont persuadés que je dois faire ce qu'ils veulent. Lorsque je dis non, ça a l'air de leur faire tout drôle. Comme si le programme dans leur tête n'avait pas prévu cette réponse.
C'est aussi étonnant de voir comme on peut se retrouver libre de choisir, d'agir, lorsqu'on n'est plus rien. Il n'est plus question de jouer au plus intelligent avec eux. Je n'en vois pas l'utilité, je n'ai plus rien à défendre, même si de toute évidence, eux, oui.
Pourquoi cette concurrence? Elle n'a aucun sens. Quoi qu'on fasse, on sera toujours égaux.
Dans la voiture, ils m'assomment de reproches. Pourtant je me surprend à leur dire: "Si vous continuez, je rentre à pieds." Ils croient que je rigole mais je suis tout ce qu'il y a de plus sérieux. Même si ça doit me prendre 20h, ce serait sûrement une expérience plus intéressante qu'un voyage en leur compagnie.
C'est étrange comme je peux me sentir libre. J'hallucine aussi de voir comme tout à coup je sens le manque de pertinence de leurs reproches. Pas besoin de rentrer à pieds finalement. Ils ont beau s'acharner à essayer de me réduire, je ne réagis plus, je ne suis déjà plus rien. J'ai même le choix entre me taire et répondre calmement, avec un sourire intérieur, quelque chose de bref qui leur cloue le bec. Puisque la réussite d'apparence les préoccupe tant, que pensent t'ils du fait de cracher sur leur fils à chaque fois qu'il se retrouve en difficulté? Mieux, que pensent t'ils de ne tout simplement pas le connaître? Je ne ressens même pas de haine en leur disant ça. C'est juste une question de logique. Puis finalement, même si ça me soulage un peu de voir que je sais enfin leur répondre, jouer à leur jeu ne m'amuse pas. Je vois les choses sous une nouvelle perspective, Ma perspective. Et je compte bien l'honorer cette fois.
Arrivé chez eux, je ne reconnais pas la maison. Le jardin. Le ciel. Ma chatte. Je suis même particulièrement fascinée par elle. Elle est géniale. Elle avait déjà compris ce qui était essentiel alors qu'elle avait laissé de coté tout le reste. Elle me saute dessus comme si elle ne m'avait pas vu depuis 6 mois. Comme si personne ne l'avait jamais remarquée. Elle ne pense pas. Elle ne communique que par les actes. Elle est si simple, si présente, et je ne l'avais jamais remarqué.
Je sors dans le jardin, je ne comprend pas ce qu'il m'arrive, moi qui croyais que j'allais vivre un cauchemar. J'adore la vie. La nature. Comment pouvais-je ne plus rien percevoir à ce point?
Je goûterais à cet état de grâce pendant plusieurs semaines. Au grand désespoir de mes parents qui feront tout pour me ramener sur terre.
Je changerais mon concept de réussite du tout au tout. La réussite vers laquelle mes parents veulent m'amener, c'est une mort. Un échec de la vie. Ça ne m'intéresse pas. Ça ne devrait pas les intéresser. Je ne sais pas pourquoi ils veulent y croire à ce point. Ils voient bien ce que leur réussite a fait d'eux (non ils ne le voient pas), pourquoi croient-ils que la mienne les sauverait. Ils invoquent sans cesse l'amour, le lien familial, mais ils le font pour me faire souffrir, pour m'enfoncer encore plus. Je vois qu'il n'ont en fait jamais pris le temps de m'aimer. Forcément, lorsqu'on oublie ce détail, tout le reste n'est qu'une vaste comédie sans fond. Quand on n'est pas aimé et qu'on doit répondre à des mots creux; c'est simple, on n'a aucune énergie. On n'arrive plus à écouter.
Au début, je croyais simplement avoir retrouvé mon état hors "névrose d'angoisse". Mais plus ça allait et plus j'ai réalisé qu'il y avait autre chose. Ce dans quoi je prenais ma source semblait être comme une sorte d'énergie infinie, illimitée, remplie d'amour, immortelle. Je ne me focalisais pas trop sur l'idée, j'étais toujours trop las pour chercher à comprendre. Je laissais couler. J'étais juste étonné de voir mes pensées anxieuses habituelles, qui tournaient en rond dans ma tête, trouver facilement une porte de sortie. Perdre leur limites, leur importance dans une sorte de sensation de joie. Elles n'étaient que des reflets éphémères et déformés de ce qui comptait vraiment, une fois qu'on a senti d'où vient le reflet, celui-ci n'a plus d'importance.
Plus aucune angoisse. Un sommeil profond, qui me permettait de me lever tôt pour aller courir sur la plage. L'impression de renaître.
Mais là on se rapproche vraiment de ce que je ne sais pas décrire. De ce qui ne peut que se vivre. Il n'y avait plus qu'action. Il n'y avait jamais rien eu d'autre.
Ce que je n'avais pas prévu, c'est que lorsqu'on connaît une telle libération après avoir vécu un tel enfer, on a tendance à s'enfermer avec, à vouloir bâtir de grands murs à coup de réflexion et de théories pour prouver qu'on a raison (!) pour ne pas que le passé nous rattrape. On ne voit pas que c'est déjà ce qui est entrain de se passer, que c'est ce passé qui nous pousse à nous enfermer, que les vieux réflexes sont toujours là. On ne le réalise qu'une fois le toit posé, lorsqu'il ne reste plus que des murs avec quelques petites fenêtres et qu'on a oublié de poser une porte. C'est alors qu'un long travail de déconstruction s'impose. Une longue lessive pour oublier tous les vieux réflexes basés sur les malentendus. Sur la peur.
J'en suis encore là.

