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Jeudi 24 avril 2008
Arrivée dans le bureau médical. Mon chacal de coexterne entrain de faire ce qu'il sait faire le mieux, sociabiliser avec un aide soignant tout en se la pétant au passage. "Ouais moi j'vais au Red Lion, quoi, avec mes potos, on se cale on discute avec tout le monde, c'est tranquille quoi, ya des ptits concerts, ya des bonnes petites là, heheh..."

J'essaie de ne pas être trop negatif, je rebondis en disant ce que je pense de ce pub (euh non t'as rien compris waxou, là faut pas dire ce que tu penses justement):
-Ouais, c'est bien le Red Lion mais c'est bourré de monde, tu fais la queue à l'entrée, t'entends même pas ce que ton voisin te dit, question tranquillité j'ai vu mieux, mais il y a de l'ambiance, c'est vrai.
-Ouais mais moi je connais toujours quelqu'un, j'ai pas besoin de faire la queue tu vois, c'est sur que si t'es asociable tu t'emmerde, mais voilà moi j'parle à tout le monde quoi! J'vais un coup par-ci, un coup par là...
-C'est sur que vu comme on est tous collés les un aux autres et qu'on est obligé de hurler, on a vite fait de parler un peu à "tout le monde" qu'on le veuille ou non.
[rires de l'aide soignant]
Pendant un moment, je me disais: "Merde t'es quand même vachement asociable, tu dois louper quelque chose à pas être capable de débarquer dans un pub saturé de monde comme ça, sans te sentir oppressé, connaître directement du monde et avoir toujours un truc à crier. Ca a beau être un chacal, ça doit être agréable d'être aussi intégré, puis c'est la classe quand même."
Le chacal se débrouille toujours pour qu'on se sente un peu nul à coté de lui. C'est habituel. Il se débrouille pour donner l'impression que la seule chose qui compte dans la vie c'est de parler "à tout le monde", d'être reconnu, d'être souriant, de plaire, de se taper des "petites salopes" selon ses termes, et d'aller dans les coins branchés. Et ça marche. Il a l'air tellement sûr de lui. On dirait qu'il a ça dans le sang. Par contre s'il a le malheur de ne pas être le plus bruyant, là, il se sent vraiment mal.
Ce qui me rend un peu amer, c'est que ça me fait réaliser qu'une fille avec qui je suis sorti il n'y a pas longtemps aurait étée super heureuse de sortir avec ce type plutôt qu'avec moi, qui lui ai bien trop pris la tête avec ma sincérité, ou avec l'attention que j'accordais à ce qu'elle disait tandis que je l'exaspérais avec mon indifférence, pourtant trés relative, face aux jeux d'apparence, ce pourquoi notre relation n'a pas duré.
Mais voilà, les chacals sont très convoités. Elle n'a pas pu avoir ce qu'elle voulait. Ainsi va la vie.

Ce matin, comme tous les jours de la semaine, visite avec le chirurgien.
Cette semaine, c'est mon interne préférée (alias ma douce interne) qui est affectée au service (les autres sont affectés au bloc). Cette visite commence par une remarque de la cadre infirmière, maquillée comme une poupée, à l'interne: qu'est-ce que c'est que ce jean? Il fait pas féminin... ni même masculin...
Réponse de l'interne: il est juste moche en fait!
Je rigole. J'apprécie sa répartie.
Quelques minutes après, remarque désagréable du chirurgien sur la prise en charge d'un patient alors qu'elle n'y est pour rien. Elle me lance un bref regard. Je lui souris.
Puis, coup final, son co-interne dit "ça va pas ça, les externes sont mieux habillés que l'interne". Tout comme mon coexterne, je reçois égoïstement la remarque du bon coté, et là je vois ma douce interne qui fait genre de pleurer. Non, elle ne fait pas genre, elle pleure vraiment, elle éclate même en sanglots devant nous! D'un coup je réalise sa solitude comme si je me prenais un poteau dans la figure. Je ne me rendais pas compte de ce décalage entre apparence et ressenti, pas plus que je ne me rendais compte que depuis le début elle prenait tout de plein fouet. Tout le monde lui dit de ne pas pleurer, que c'est pas grave, qu'il ne faut pas le prendre mal.

Je déteste ce genre de "consolation". Elle le prend mal. C'est tout. Il n'y a pas à dire si elle a raison ou pas. Je suis touché de la voir retenir ses larmes sans succès alors qu'elle essaie d'enchaîner avec le patient suivant.
Elle n'en peut plus, mais elle continue d'avancer.
Même mon coexterne s'approche avec son air genre "je vais te consoler ma petite". Moi je reste sur place. J'hallucine comme je n'imaginais pas une seconde ce qu'elle vivait à l'intérieur. A quel point elle parvenait à le cacher. Quand elle a entendu "les externes sont mieux habillés que l'interne", elle s'est sentie comme le vilain petit canard, et pourtant, au milieu de nous tous, avec ses yeux scintillants, brûlants, piquants, débordants d'une sensibilité qu'elle tente vainement de cacher, habillée dans sa blouse toute froissée, avec des traces de stylo, dans des vêtements qui ne la mettent pas en valeur je trouve que s'il y a une véritable fleur ici, c'est bien elle. Je le sens en plein milieu de ma poitrine. Les larmes me montent aussi. Je ne sais pas comment je vais faire, mais il faut que je lui montre cette beauté qui m'éclate à la figure et que personne ne semble percevoir.
Seulement pendant la visite, ce n'est pas possible, elle va passer les prochaines minutes à réunir toute l'énergie qui lui reste pour faire comme s'il ne s'était rien passé. S'il y a bien une chose que je me dois de faire ce matin, c'est celle là.

Fin de la visite, mon coexterne va se caler dans le bureau pour écouter de la musique. Il cherche à me parler d'un truc sans rapport mais je ne l'écoute pas. Je cherche mon interne. Elle est dans l'office. J'imagine qu'on doit déjà la consoler. J'hésite finalement à aller la voir. Peut-être ne veut-elle pas que je détruise le peu d'apparence qu'elle a réussi à rétablir durant la fin de la visite. Je ne sais pas. J'y vais quand même. C'est rare que toutes les cellules de mon corps soient en même temps partantes pour faire quelque chose et ce qui est certain c'est qu'elle ne veulent pas rester là à écouter de la musique en si mauvaise compagnie.
J'entre dans l'office et surprise. Elle est seule. Elle regarde dehors, par la fenêtre, un café à la main. Elle a toujours les yeux très humides. Le visage rouge. Je lui dis: "T'as le temps pour une clope?". Elle me répond ni oui ni non. Elle attend des ordres de la cadre.
J'aurais tenté le coup. Je retourne au bureau. J'ai à peine le temps de m'installer qu'elle arrive et me dit "on y va?".
Ascenseur. Je suis face à elle. Elle a un double discours. Le premier consiste à dire qu'elle n'en peut plus, qu'elle est fatiguée, qu'elle en veut aux autres d'avoir été aussi peu humains avec elle. Le deuxième dit invariablement "c'est pas grave, ça n'a aucune importance". Elle recommence à pleurer. Je suis vraiment touché de la voir comme ça. Je ne sais pas comment le lui exprimer. J'imagine que ça doit se voir dans mes yeux. Je lui dis que j'ai ressenti sa solitude. Je lui fais part du fait que je n'avais pas remarqué à quel point elle était touchée. Que je suis troublé par le fait qu'elle ne soit pas consciente de cette pureté émotionnelle qui la rend beaucoup plus précieuse, unique que tous ceux qui lui ont fait des remarques ce matin. J'ai beaucoup de mal à lui exprimer ce que je ressens mais je crois que ça passe. Je crois que ce n'est pas vraiment ce que je dis qui compte... mais plus le fait que j'aie du mal à trouver mes mots justement. Que je sois venu vers elle. Que toute mon attention lui soit portée. Ce que je veux faire passer, c'est de l'ordre de l'indicible. La seule partie exprimable, c'est qu'elle est importante. Que ce qu'elle ressent est important. Que c'est ça qui compte, et pas de savoir si c'est important ou pas dans l'absolu.
Elle me remercie pour lui avoir remonté le moral, on part, elle va au bloc et m'adresse un trés joli sourire avant de disparaître derrière la porte à digicode.

Dans l'ascenseur, je repense à ce sentiment d'asociabilité que me renvoyait mon coexterne lorsque je suis arrivé. Au fait que je l'enviais. Tout ça m'a l'air tellement ridicule maintenant. Je le trouve dans le couloir. Il me sort, fier de lui, un truc du genre "faut être solide pour faire chir", il enchaîne par "elle te plaît cette petite hein? heheh" avant de passer à autre chose. Je le plains.
C'est triste d'être comme ça. On dirait qu'il ne perçoit aucune profondeur dans rien.


Edit: ce matin, mon interne était en pleine forme, elle a tenu à fumer une autre clope avec moi et avait envie de reparler de ce qu'il s'était passé. Cet événement a créé un sentiment de proximité trés reposant entre nous. Elle m'a dit que ce serait plus facile si les autres voyaient les choses comme moi.
Ca m'a fait du bien. J'ai pas l'habitude de l'entendre ce compliment.
par WaXou publié dans : overhell
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