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Dimanche 18 mai 2008
J'ai parlé de ma descente aux enfers. Je remarque que ce n'est pas facile de faire passer l'état d'esprit dans lequel j'étais: une désorientation puis une inconscience de protection qui donne un fort sentiment de puissance, tout en l'expliquant.
 L'explication donne l'impression que j'avais conscience de ce qu'il m'arrivait que je calculais, et ce n'était pas le cas. Plus j'étais inconscient, et plus j'avais l'impression d'être supérieur aux autres sans savoir d'où ça venait. Plus je me foutais de l'amour, des relations, de communiquer, d'avoir des perspectives d'avenir et mieux je me sentais.
 Je pensais être celui qui a tout compris mais que personne ne comprend. On ne peut pas se rendre compte d'une chose qu'il nous manque lorsqu'on on ne regarde pas le vide laissé par cette chose. Lorsqu'on ne regarde que ce qu'il reste. Et lorsqu'il reste peu, on a un regard très précis, qui peut donner l'impression d'une clairvoyance supérieure aux autres alors qu'on loupe tout ce qu'il y a autour de ce qu'on regarde.
Pour résumer l'histoire on pourrait dire que mon champ de conscience s'est rétréci de plus en plus jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien et qu'à ce moment là ce champ de conscience s'est totalement ouvert. Ça ne veut pas dire que j'avais la clairvoyance totale. C'est juste que les limites étaient parties et qu'à nouveau, je sentais tout. Tous les problèmes qui m'avaient mené là ne devenaient plus qu'un chemin minuscule qui n'avait à ce moment là, plus vraiment d'importance sinon que c'était quand même mon chemin.

Je me suis aussi permis de résumer la descente aux enfers par cet évenement le plus intense qui m'a achevé, qui représente les dernières marches,  et dans lequel la double contrainte était la plus évidente: l'histoire du mal de tête. Là ou je n'avais plus aucune capacité pour résister à ce qu'on me disait. Pour ne pas me laisser bouffer par ce dont on voulait me persuader.
En fait, ce mal de tête représente bien le milieu dans lequel je vivais. Dans cet événement, les composantes sont assez nettes, les comportements apparaissent comme révoltants car non seulement je n'y résiste plus, ma vulnérabilité est totale, et l'urgence fait qu'ils sont poussés à l'extrême. Ils apparaissent grossis. On voit mieux comment ils fonctionnent et on peut se sentir indigné.
Ce mal de tête peut être considéré comme une chance tout compte fait. Car les comportements ici démasqués étaient tout de même actifs le reste du temps hors situation critique. J'ai vécu toute mon enfance dans cette ambiance. Mais comme le coté révoltant de l'attitude de mes parents n'était pas évident, je n'y réfléchissais pas. Je me laissais faire, je ne sentais pas d'où venaient les coups et je devenais un peu plus dur chaque fois. Croyant que c'était la vie qui le voulait. Je ne remettais rien en question, ou lorsque je le faisais, je m'en voulais à mort d'avoir osé penser que les seules personnes auxquelles je devais faire confiance, qui se présentaient comme protectrices, jouaient en fait contre moi. Si même mon équipe joue contre moi, la partie n'a plus aucun sens et je voulais continuer de jouer au jeu du fils à papa. J'aurais très bien pu finir par me déformer suffisamment, devenir juste assez gris, assez mort, pour m'entendre avec mes parents et ne plus avoir de problèmes. J'aurais pu répandre le virus à mon tour.
Seulement là, j'ai fait une overdose. Au moment de mon redoublement, le jeu m'est sorti par les yeux.

Ce que je veux surtout préciser par cette outro, c'est que mon histoire n'est pas si extraordinaire que ça. Elle l'est peut-être parce qu'il y a eu une cassure. Une overdose. Et que j'ai eu la chance de tomber sur les bonnes personnes au bon moment.
Mais bien d'autres personnes subissent ce que j'ai vécu à petit feu, dans une continuité et il n'y a pas de cassure. De prise de conscience. Le plan fonctionne bien.
J'ai eu l'occasion de voir d'autres personnes aux urgences qui arrivaient dans un état d'agitation et de désorientation extrême. Et en creusant un peu, je découvrais que leur environnement les avait complètement désorientés. Leur vie était devenue infernale mais ils faisaient avec. Et lorsqu'ils avaient la force de dire que ce n'était pas normal qu'on les traite ainsi, soit ils passaient pour fous, soit eux même s'excusaient pour cet accès de folie. Seulement une fois aux urgences, ils étaient dans cette phase de cassure, ou le stress favorise la prise de conscience en même temps qu'il favorise l'agitation. Je reconnaissais totalement l'enfer que j'avais vécu et une bonne dose de confiance, de compréhension et d'ouverture agissait bien mieux que les sédatifs. Le changement dans le regard, dans l'intonation, dans la présence de la personne était incroyable, indescriptible. En même temps, je me suis aperçu que dans mon entourage, certains vivaient aussi la même chose silencieusement. Cette désorientation de fond est particulièrement répandue, on la cache, on se la cache, on en a honte et pourtant, elle est légitime.

Voilà, je termine ici cette série d'articles (la conclusion a été difficile, il y a tellement de choses à dire là dessus). J'espère que j'aurais réussi à faire passer le message comme quoi les comportements que je décris dedans sont fréquents et importants car ils ont une réelle influence sur l'état de conscience d'une personne. On peut rendre quelqu'un fou en déniant sa qualité de sujet. En lui disant que ce qu'il ressent n'a pas de réalité car on ne peut rien répondre à ça lorsqu'on est de bonne foi: si ce qu'on ressent est erronné, alors comment juger de sa propre santé mentale et/ou de son discernement sinon en regardant sa situation. Réussite? Difficile de réussir lorsqu'on n'est pas soutenu et qu'on doute tout le temps. Bonheur? Difficile d'être heureux lorsqu'on ne réussit pas et qu'on est toujours remis en question. Idem pour tous les critères de "réussite" habituels. Celui qui souffre tout le temps ne réussit pas. Il se drogue, il est agité, il fuit, il n'est pas ou peu spontané, pas discipliné, parfois paranoiaque, et il ne prend pas soin de lui. Au pire pourra t'il voir la réussite comme sa seule échappatoire. Mais bonjour le stress et le challenge lorsqu'on part avec un tel handicap. Un handicap auquel presque personne n'accorde de réalité, de légitimité. Pas même soi. Mais ça marche. Pas parce que la réussite est une solution, mais parce que le fait d'avancer, ou qu'on aille - puisque de toutes façons on finira nulle part - c'est vivre.
 


par WaXou publié dans : overhell
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