J'ai passé ma matinée avec Milady. Ça c'était agréable. Puis je suis resté pour le déjeuner.
A chaque fois c'est la même chose: je me dis "Mince, ils sont peut-être pas si terribles que ça", même si une lourde atmosphère de "attention à ce que tu dis" plane. Donc je réponds de bon coeur à leurs questions. Parfois même j'enchaîne sur un sujet qui me tient à coeur, mais vu que je me fais largement couper la parole 4 ou 5 fois au profit de la télévision (là c'est le "chut" sans appel), de la météo, du chat qui devient subitement marrant, d'un bras qui gratte ou de n'importe quel événement qui puisse être commenté dès mes 3 premières phrases, j'ai tendance à vite me calmer.
Après la quatrième reprise du début, malgré cette sensation de vide intérieur, de "à quoi bon", assis, recroquevillé sur ma chaise, je décide de ne plus me répéter tant qu'on ne m'aura pas demandé explicitement de poursuivre. Cette attitude me permet de préserver un minimum de dignité. Je ne supporte pas de parler dans ces conditions et je trouve ça normal, alors soit ils veulent que je parle, soit ce n'est pas le cas et mon silence ne les dérangera pas.
Cependant, cette décision de silence potentiel semble toujours beaucoup irriter mon père. Le pauvre faisait, lui, beaucoup d'efforts pour à la fois m'écouter, répondre aux remarques de ma mère et surtout ne pas prendre parti alors qu'il a un mal fou à faire plus d'une chose à la fois. Résultat: il fait tout n'importe comment et n'assume pas. Avec ce silence, je gâche probablement tous ses efforts.
De l'autre coté, ma mère, sans doute déçue de ne plus avoir de paroles à couper, marque un moment d'hésitation avant de réagir. Puis décidant de s'appuyer sur les souffleries de mon père, elle vient s'occuper du pauvre waxou pas bien dans sa peau. Elle s'approche avec son maquillage parfait, son faux bronzage, ses vêtements tellement bien assortis et sa nouvelle panoplie de pendentifs zen et tribaux.
Elle vient se percher face à moi, debout, les mains pleines de bagues or et diamant appuyées sur la table, un regard si pesant mais qui se voudrait pourtant aimant, pour me dire, style de rien, de continuer de parler parce qu'en fait, elle m'écoutait.
Mais voilà, moi, j'en suis incapable. J'ai l'impression que si on me coupe encore une fois la parole, ne serait-ce que pour dire: "les frites ne sont pas salées, le sel est là bas, P. ? Tu vas chercher le sel? Tu veux pas du ketchup?" mon esprit va s'effondrer de l'intérieur et je vais péter un plomb.
Je suis bloqué, si je commence à lui dire qu'elle ne m'écoute pas malgré ce qu'elle dit, elle va me répéter mes deux dernières phrases déformées à sa sauce, manquant à coup sûr l'esprit de ce que je disais. Et si je le lui dis... elle ne sera pas d'accord mais voudra bien me laisser poursuivre pour la forme. J'ai vécu cette scène des centaines de fois. Je la connais par coeur.
Une heure avant, seul dans la maison, j'étais entrain de regarder mes mails sur son ordinateur et je tombais malgré moi sur sa dernière commande de livres, écrite sur un bout de post-it déchiré juste à coté de la souris. D'habitude je les vois défiler un par un sur la table du salon. Cette fois j'ai le droit à deux ou trois mois d'un coup: "la pleine conscience", "libérez vous des manipulateurs...", "sachez exprimer votre colère...", "l'effort pour rendre l'autre fou", "l'enfant tyran". On se croirait dans American Beauty.
Ainsi postée à quelques dizaines de centimètres de moi, elle insiste encore pour que je continue. Alors avec un mal fou, je me force à relever la tête et la regarder droit dans les yeux (je ne sais pas pourquoi je fais ça, mais je sens qu'il faut que je le fasse pour moi) pour lui dire: "Non, je n'en ai vraiment plus envie." alors que mon père, commence à sérieusement s'agiter en grognant.
- Ah on est punis alors c'est ça? Me sort-elle, en ricanant.
- Non c'est juste que je n'ai plus envie de raconter quoi que ce soit. Je me suis trop répété.
- D'accord c'est pas grave alors... tu veux des frites?
Je croyais m'être protégé avec mon attitude, mais ce "c'est pas grave alors" me donne envie de crier. Or je me retrouve face à... des frites (pas salées).
J'ai envie de refuser, de partir, mais lorsque je fais ça, ça ne change rien au problème, alors je décide simplement de ne plus parler.
J'étais entrain de me demander pour la nième fois ce que je foutais ici. Comment je pouvais passer en un clin d'oeil d'une position presque épanouie à cette profonde perplexité. J'ai l'impression de venir les voir par moi même, mais le peu de fois ou ils m'ont donné mon argent de semaine par virement sur mon compte, je suis resté sur Marseille. Maintenant que je suis là, il doit bien y avoir un moyen pour que ce schéma ne se répète pas encore et encore car je sais ou il va me mener. Je vais les envoyer chier, et lorsque je vais rentrer je n'aurais pas envie ni de travailler, ni de ranger cet appartement qui au fond est le leur, je n'apprécierais pas mon trajet en voiture, car elle aussi n'est pas vraiment la mienne. J'aimerais parfois me débarrasser de tout ça, travailler dans les champs (surtout maintenant qu'il fait beau), ou avoir un petit boulot, mais j'ai déjà fait tellement d'efforts pour me construire cette ébauche de vie en médecine... jespere que je tiendrais jusqu'à l'indépendance, et qu'à ce moment là je ne considérerais pas que mon internat est aussi issu de leur argent.
Elle m'a ensuite demandé mon avis concernant une mère qui maltraitait sa fille. Elle affirmait qu'elle lui donnait trop de claques pour qu'elle travaille alors que sa fille était limitée. J'ai tenté d'évoquer la possibilité qu'elle était peut-être "limitée" à cause de cette méthode. Je ne me rendais pas compte qu'en même temps je prenais ma propre défense. Peine perdue: "non! laisse moi raconter".
Alors j'ai tenté de garder le silence, ce qui a marché pendant quelques minutes malgré les à priori que je l'entendais débiter, mais elle a fini par me demander: "Comment est-ce que je peux faire comprendre à cette mère qu'elle devrait moins s'acharner parce que c'est ça que je veux vraiment savoir!". Or pour moi, si une mère à un tel comportement avec sa fille, ce n'est pas en lui disant que c'est abusif qu'elle va se calmer.
Au mieux passera t-elle à la violence verbale, et perso, je préfère encore la violence physique parce qu'elle est palpable, difficile à nier.
Je lui ai donc dit qu'à mon avis, si la mère avait un tel comportement, c'est que ça ne datait pas d'hier et qu'une remarque ne suffirait pas à faire changer un tel système. Elle m'a répondu "Ne cherches pas à me décourager... comme toujours, de suite!"
- Tu veux que je te donne mon avis, tu l'as, tu voulais que je réponde sincèrement ou pas?
- Euuh, je veux que tu sois sincère mais que tu ne me donnes pas une réponse qui me bloque. (Avance Hercules!)
- Alors tu ne veux pas vraiment de ma sincérité...
- Pfff?! Alors...Tu veux du café?
- Non merci.
- Tu es sûr?
- Oui.
Là encore, j'imagine que dans sa tête je veux du café mais que je dis non pour l'embêter. La différence c'est que je ne veux pas de café parce que je suis incapable d'apprécier quoi que ce soit aprés ce genre de dialogue; j'ai surtout envie de me réveiller de disparaître de ce cauchemar ou de renverser la table, au choix. Mais ça, je n'ai pas encore osé le faire.
Donc je me suis cassé avant de perdre mon sang-froid.
Sinon, j'ai eu mes résultats d'examens du premier quadrimestre, je m'en suis bien sorti.
Comme prévu.
Photo: Milady, chatte sénégalaise allant sur sa 17ème année.

