Elle s'était intéressée à moi mais je n'avais pas encore eu l'occasion de faire attention à elle. Tout ce dont je me souviens, c'est que je me suis retrouvé à coté d'elle, que c'était une époque où mes hormones me travaillaient et ou j'aimais raconter des histoires fictives pour plonger dedans avec mon interlocuteur. Si je m'étais forcé à parler de ce qui me tenait à coeur à l'époque, j'aurais parlé de l'unité avec la nature que j'avais ressentie au Sénégal, de mon rêve de vivre là bas avec mon âme soeur, du plaisir que j'avais éprouvé à me baigner dans une mer à 30 degrés au nouvel an pendant que mes parents buvaient et chantaient avec d'autres adultes. De ces discussions, la nuit, avec des amis, allongés sur le ventre, dans le sable, là ou les vagues viennent mourir. Si j'avais dû parler du présent, je n'aurais pu parler que de jeux video, de ma mère qui était infernale avec moi, ou de ces pensées à propos de la dualité de l'homme, de son "coté âme", et son "coté corps" qui contrastaient avec l'horrible mal de bide que le stress me donnait tous les matins.
Cela n'intéressait personne de mon âge, je m'en étais bien vite rendu compte. Alors c'était plus rigolo de chercher à m'inventer des histoires extraordinaires mais plus simples et terre à terre.
Avec Jennifer, il a tout de suite été question de sexe. Sans doute qu'elle pensait que c'était ce qui m'intéresserait et qu'elle aussi voulait faire comme moi, seulement à l'époque, je ne m'en serais jamais douté.
On en a parlé sans gêne. Je n'avais encore jamais embrassé de fille avec la langue et j'avais trois poils qui se battaient en duel. S'il avait fallu que je respecte les normes, j'aurais dû être gêné, lui proposer de faire des cochonneries, ou tourner autour du pot, seulement ça, je ne savais pas faire. Alors j'ai décidé de me libérer de ces obligations en jouant le rôle du mec déjà bien expérimenté, qui l'a déjà fait plusieurs fois, qui aime ça et qui ne voit pas où est le problème.
Le résultat a été surprenant. Comme deux enfants qui jouent ensemble. Qui paradoxalement se découvrent en se couvrant de vêtements trop grands pour eux sortis des tiroirs de papa et maman, nous avons parlé pendant des heures comme si le sexe n'avait aucun secret pour nous. C'est ce qui nous a permis de rigoler ensemble, de faire des entrechats verbaux, de sentir notre présence mutuelle et de découvrir que malgré ce jeu de rôle grotesque, nous étions sur des longueurs d'ondes très proches.
Un Samedi, alors que j'étais en classe "d'étude", autrement dit, temps libre collé à une table, surveillé par un vieux pion très rodé, j'ai remarqué qu'à chaque fois que je me retournais, elle me regardait. L'effet que ça avait sur moi était très curieux. Tout à coup, c'était comme si j'existais plus intensément. Comme si tout ce que je voyais, mon monde et mon rôle en son sein prenaient de l'importance.
J'ai mis beaucoup de temps à imaginer que je pouvais lui plaire vraiment. Je croyais qu'elle voulait toujours jouer avec moi. Après la fille qui s'y connaît en sexe: la fille qui tombe amoureuse de T.
Elle était soit disant déjà "sortie" (je n'ai toujours que partiellement compris ce que ce terme voulait véritablement dire) avec mon ami le plus proche de l'époque. Ainsi, lorsqu'arrivé au bus elle m'a retenu par la poignée de mon cartable et qu'elle m'a donné un papier parfaitement plié en 4, j'ai cru que c'était un message d'ordre purement fonctionnel qui était adressé à ce dernier, et je lui ai dit "Ah, euh... merci je lui filerai!" mais elle a déguerpi si vite que je n'ai pas même pu voir ses yeux.
Je n'ai pas ouvert le papier pendant le trajet, pensant que ça ne me concernait pas, et que découvrir la vie sentimentale de ces deux là allait me complexer. Ce n'est qu'arrivé chez moi ou je me suis soudain rendu compte que je ne voyais, en fait, pas du tout ce que je devais faire de ce papier. Je l'ai ouvert, et j'ai lu, relu, et rerelu cette toute petite phrase écrite au stylo bille bleu sur ce morceau de feuille soigneusement déchiré et froissé d'avoir été trop longtemps enfermé dans une main moite d'émotion: "Je t'aime".
Moi? Elle m'aime moi? Mais elle ne sait pas qui je suis. Elle ne me connaît pas. Comment c'est possible? Elle doit forcément se tromper... mais pourquoi est-ce si important pour moi? Je ne suis pourtant pas amoureux d'elle?
Je me souviens avoir pourtant observé la moindre courbure de chaque lettre tant ce papier et ces mots semblaient avoir, au vu de cette éspèce d'énergie bouillonnante que je ressentais au fond de moi, un pouvoir magique extraordinaire que je n'arrivais pas à saisir. Je me demandais quelle force avait pu lui faire écrire ça et la lier à moi tout autant que ce qu'il m'arrivait.
Vraiment, je suis resté perplexe. Que faire? Lui parler? Pour lui dire quoi?
Et ainsi, lorsque je suis retourné au collège, elle ne manquait pas une occasion de passer devant moi à chaque récréation, bien que nos cours de récréation étaient séparées puisqu'elle était une classe au dessus de moi. C'est comme ça qu'elle a fini par me donner un nouveau mot: "Si tu veux sortir avec moi, viens à la kermesse Samedi, je viendrais avec mes parents à 14h et on pourra se retrouver."
A chaque fois que je la voyais, je ne pouvais plus la lâcher du regard. Toutes mes pensées tournaient autour d'elle dès que j'avais un moment de libre. Pourquoi elle? Pourquoi moi? Que veut-elle de moi? Qu'attend t-elle? Pourquoi ne me parle t-elle pas? Est-ce qu'elle ne va pas à coup sûr réaliser, si j'y vais, qu'en fait il n'y a rien à aimer chez moi? Je n'arrivais décidément pas à considérer que tout cela n'était pas un malentendu. Le fait d'avoir autant parlé d'une sexualité que je ne connaissais pas avec elle ne me dérangeait pas tant que ça: j'avais déjà été amoureux plusieurs fois, et je savais que ce n'était pas une question de sexe ni même d'expérience...
J'étais tellement perdu dans mes pensées que ce n'est que la veille que j'ai pensé à demander à mes parents de m'amener à la kermesse, la peur au ventre. Ils m'ont dit non sans autre forme de procès. Ils n'avaient pas le temps ni la tête à ça. Et je me souviens que ça m'avait arrangé, parce que si j'étais venu, je ne vois pas comment j'aurais pu faire pour qu'on se voit, elle et moi. Je pensais que si mes parents m'avaient accompagné, ils m'en auraient voulu de les laisser seuls. J'avais l'impression d'avoir l'obligation de les distraire. Déjà que pour moi c'était surréaliste d'avoir une vie indépendante de celle de mes parents, le fait d'oser la vivre devant eux me paraissait tout bonnement aberrant, et même violent. Lorsque la simple idée de vivre est perçue comme une trahison, le moindre obstacle est impossible à surmonter.
A la rentrée, après la kermesse, une copine à elle est venue me voir et m'a dit: "Jennifer m'a dit de te dire que tu n'étais qu'un sale puceau"
J'ai senti mon coeur se déchirer et j'ai répondu "cool".


Je me souviens d'une fille, que j'ai rencontrée en première année de médecine.