Je viens de voir Phénomène (je crois que le vrai titre FR est phénomènes, mais vu qu'en anglais c'est "The
happening", je préfère l'appeler "Phénomène"). Je vais parler ici de ce que ce film m'inspire, je ne vais pas dévoiler grand chose puisque ce film ne dévoile rien directement par lui même
par rapport à sa bande annonce. Je vais juste éviter de parler de la fin même si elle ne m'a rien dévoilé sans réflexion à posteriori. Cependant, si vous comptez aller voir ce film, je conseille
vivement de lire cet article après coup, ce sera bien plus intéressant.
Phénomène est un film qui présente un phénomène anormal, qui paraît incompréhensible. On lui cherche un sens tout le film mais bizarrement, on est
renvoyé à une multitude de petites problématiques humaines qui paraissent sans rapport avec le phénomène, juste parallèles. Et pourtant, elle sont pour moi comme des indices que l'auteur a semé
pour nous permettre de trouver un sens au phénomène. Un sens qui ne sera pas dévoilé à la fin mais qu'on devra chercher si on adopte une attitude scientifique. Sans ça, ce film peut donner
l'impression d'être une grosse blague, un film catastrophe baclé et incohérent, d'autant plus qu'on nous donne via le personnage principal une hypothèse pour expliquer le phénomène. Une hypothèse
qui ne tient pas la route. Ou alors seulement en partie.
Le truc qui met sur la voie, c'est qu'au lieu de nous plonger dans une action facile et cohérente, l'accent est mis sur des petites scènes, des
petits tableaux montrant plusieurs paradoxes humains à travers des personnages décrits sur quelques minutes par leur attitude, leurs problèmes, leur tourments d'humains, qui meurent, ou pas, à
cause du phénomène. Chaque personnage paraît cinématographiquement incohérent, mais pourtant réaliste.
Un film qui m'a tout de suite rappelé mon apocalyptic dream number one, lui même
inspiré de the virgin suicides.
La différence c'est que dans mon rêve, c'est la nature qui dort au fond de l'homme, celle avec avec laquelle l'enfant est toujours en contact, qui
provoque le suicide en masse des enfants parce que le monde dans lequel ils naissent ne parvient plus à les porter, à donner naissance à l'envie de vivre originelle, à l'instinct de
survie.
Ici la nature est extérieure à l'homme... encore que...
Elle provoquerait des suicides via une neurotoxine qui déposséderait l'homme de son instinct de survie (c'est la théorie presque tout de suite
exposée). Mais il y a tout de suite un problème: pourquoi l'homme se suiciderait sur le champ si on lui enlevait son instinct de survie? Car c'est bien ce que font les personnages.
Une fois "infectés", il cherchent le premier moyen leur permettant de se suicider. Si le fait de perdre son instinct de survie pousse directement l'homme au suicide, c'est peut-être parce que ce
dernier souffre tellement qu'il n'y a que son instinct de survie qui le tient en vie.
Je me rappelle avoir demandé à Quelqu'un, il y a peu pour tenter de montrer à quel point nous sommes prêts à cracher sur notre propre vie: "Si tu
avais eu dans ta vie la possibilité d'appuyer sur un bouton pour que tout s'arrête d'un coup, te faire disparaître toi, ou la personne de ton choix et les problèmes associés à
ton lien à cette personne sans autre conséquence que cette disparition, sans avoir de problèmes, combien de fois aurais-tu appuyé sur ce bouton?". Mon interlocutrice avait été sincère. Elle
a reconnu qu'elle aurait sans doute appuyé beaucoup de fois sur ce bouton, y compris pour elle. Autrement dit, si le suicide ou le meurtre ne nous posait pas de problèmes pratiques, il y a aurait
peu de vivants sur terre. C'est du reste ce qu'on fait souvent dans notre tête. Puisqu'on ne peut pas faire disparaître la personne dans la pratique, on le fait dans notre monde intérieur afin de
le rendre moins problématique sans se rendre compte qu'on fait alors apparaître une nouvelle problématique bien plus subtile et enfermante: pour que ça marche, on est obligé de se réfugier dans
ce monde intérieur, qui se décale de plus en plus par rapport à la réalité alors qu'on continue de vivre physiquement dans celle-ci. On se tue symboliquement à petit feu pour ne plus
avoir de problèmes jusqu'à ce qu'ultimement, nous soyons tellement décalé qu'on ne sache même plus manger, respirer, aimer. Qu'on soit enfermés vivants dans un monde sans vie de moins en moins
intéressant et stimulant. On se retrouve sans énergie et ce manque d'énergie nous conduit à nous sentir de moins en moins à la hauteur des obstacles qu'on rencontre. Ainsi la boucle est bouclée.
On devient littéralement des morts vivants. On peut mettre cette idée en rapport avec le passage de Sixième sens, du même réalisateur que j'avais cité dans un article précédent: je vois des gens
qui sont morts, ils vont et ils viennent comme n'importe qui, ils ne se voient pas entre eux, ils ne savent pas qu'ils sont morts.
A un moment du film est évoqué un exemple: des plantes sécréteraient une phéromone lorsqu'elles seraient menacées par des chenilles afin d'attirer
des guêpes qui les tuent. Si on met en rapport le phénomène et cet exemple, on peut se demander de quel prédateur se sert la nature pour tuer l'homme. Et la conclusion serait que sans instinct de
survie, l'homme se tuerait tout seul devant toute problématique. Il est donc son propre prédateur, et c'est juste son instinct de survie, un dernier vestige de la nature, qui l'empêcherait de se
tuer. Il n'y a que ça pour le garder en vie, sauf peut-être pour les enfants qui eux, sont encore proches de leur nature, même si du coup, ceux-ci prennent de plein fouet la folie humaine et y
réagissent en conséquence, d'une façon qui peut apparaître démesurée. (edit: ce
qui est étonnant c'est que j'ai écrit cette dernière phrase sans me rendre compte qu'un passage du film impliquant deux jeunes illustrait totalement ce principe)
C'est une théorie peut-être un peu tirée par les cheveux. Mais c'est précisément cette idée qui avait rendu mon cauchemar si troublant. Le fait qu'un
jour, la nature en chacun de nous serait tellement bafouée qu'un seuil serait atteint et que notre vie nous quitterait par une sorte de dissociation ultime qui provoquerait un suicide, soit
symbolique, soit réel. Une idée qui semblait ressortir de "the virgin suicides", mais aussi des suicides en masse, de ce que j'ai vu aux urgences ou des troubles "borderline" qui selon un
documentaire d'arté seraient de plus en plus fréquents sans qu'on ne sache clairement pourquoi. A savoir que les "borderlines" ont un taux de suicide très élevé étant donné qu'ils se retrouvent
parfois à affronter une sensation de vide infernale au milieu de laquelle l'instinct de survie n'a plus vraiment d'importance.
.
C'est aussi l'idée développée par Marilyn Manson dans "disassociative" dont j'ai déjà
parlé. " Je peux vous dire ce qu'ils disent dans l'espace: notre monde est trop gris. Mais lorsque l'esprit est si digital, le corps agit
de son propre gré / à sa façon, ce monde me tue..."
Principe encore retrouvé dans la musique de NoFX, "the decline" avec "Sara est partie, le processus de pensée disparu, elle a laissé son répondeur
allumé (en gros, elle répond mais elle n'est plus derrière ses mots), le message d'accueil énoncé sincèrement, des messages que personne n'entendra plus jamais (...) Une balle, une tête vide,
maintenant que la serotonine est partie."
L'idée du suicide paraît venir d'une partie de nous qui reprend le dessus. Une partie qui ne craint pas la mort, qui est au delà des problématiques de la séparation individuelle et qui décide
qu'elle ne peut plus habiter ce corps ou tout du moins cette image de soi. C'est aussi pour ça, à mon sens, que lorsqu'on touche un tel fond on connaît soit une mort symbolique, soit physique et
que c'est propice à la réalisation du fait qu'au fond, ce qui nous habite, notre âme, notre véritable nature est au delà de la séparation individuelle et du corps. Il y a un truc au plus profond
de nous qui persiste même lorsque tout le reste meurt, y compris la séparation physique.
On peut aussi voir ce principe dans les livres d'Eckhart Tolle. Notre esprit est devenu tellement prépondérant dans notre vie, à tourner en boucle,
qu'on ne perçoit plus rien, qu'on ne prête plus attention à quoi que ce soit, ni à qui que ce soit. Il y a tellement de problématiques les unes sur les autres que jamais nous ne touchons le fond,
le silence nécessaire à la perception de ce qui Est. On vit presque uniquement dans notre tête avec de brefs intervalles de présence qui passent inaperçus sous la masse des pensées alors que ce
sont uniquement ces instants qui nous gardent en vie, qui nous permettent de respirer sans que nous nous en rendions compte.
Du reste, à la fin du film, il arrive quelque chose de bien particulier aux personnages principaux et on peut se demander si cela influe sur le
phénomène. C'est probablement le cas, sinon le film n'aurait aucun sens, et cela va dans le sens de ma pensée. Je ne dévoile rien parce que c'est à peu prés la seule chose dévoilable dans ce
film. Le reste ne sont que des événements qui s'enchaînent dont le trait principal est déjà dévoilé dans la bande annonce.
Ce film invite donc à la réflexion pour trouver du sens. A une réflexion profonde mais particulièrement trippante. Peut-être que ce que je dis est à
coté de la plaque, c'est bien sûr à chacun de se faire son idée..
Lorsqu'il s'est fini, je ne savais vraiment pas quoi en penser. Il a pris toute sa profondeur dans la réaction qu'il a suscitée en moi après coup
lorsque je me suis dit "soit ce film ne tient pas la route, ou soit il faut comprendre quelque chose par son aspect patchworké ;). Je me demande s'il a fait le même effet à tout le monde ou si
c'est moi qui ai été long à la comprenette (je n'ai d'ailleurs pas du tout compris lorsqu'une partie de la salle a applaudi à la fin).
Edit: j'ai mis après coup cette musique de Mgmt en fond pour cet article car elle représente tout à fait l'esprit qui anime ma
réflexion avec une dose d'espoir en plus. Un esprit dont je n'ai pas réussi à parler directement ici.
Merci Julien.